Altruisme/Egoïsme - Intégralité
Un post de DORIAN-HUGO, placé hier sur son blog, m’a amené à réfléchir à ceci : la dualité, le Yin et le Yang, l’être humain brinqueballé entre ces opposés…
Bien. Pour ma part, j’entrevois comme une éclaircie ce matin au travers de ces milliers de pensées qui ont jalonnées mes quarante et une années sur terre ; s’il y a bien «dualité» chez l’homme entre des sentiments contraires, ils se résumeraient de la façon suivante : égoïsme/altruisme.
Ce principe étant posé, je m’en vais vérifier sur un dictionnaire en ligne les définitions données pour l’altruisme (Article) et je trouve ces deux citations tirées d’auteurs différents :
"- Je crois, en effet, Maître, qu'on ferait bien..."
"- Ah! vous le pensez aussi, Bardamu, je ne vous le fais pas dire! Chez l'homme, voyez-vous, le bon et le mauvais s'équilibrent, égoïsme d'une part, altruisme de l'autre... chez les sujets d'élite, plus d'altruisme que d'égoïsme."
L.-F. CELINE, Voyage au bout de la nuit, 1932, p. 117.
"Cette relation générale facilite beaucoup le grand problème humain, subordonner l'égoïsme à l'altruisme. En effet, l'énergie supérieure des instincts personnels peut ainsi servir à compenser la langueur naturelle des instincts sympathiques, par une impulsion initiale que ceux-ci n'auraient pas spontanément. Une fois surgie, l'affection bienveillante persiste et grandit d'après son charme incomparable, malgré la cessation de ce grossier stimulant."
A. COMTE, Catéchisme positiviste, 1852, p. 166.
Cependant, si Céline fait dire à son personnage de fiction que l’égoïsme représente le «mauvais» chez l’homme, on peut aussi remarquer l’inverse ; la part d’égoïsme nécessaire à l’accomplissement de soi qui peut passer, parfois, par l’oubli des autres et/ou le repli sur soi…
Lorsqu’un homme ou une femme politique se lance avec honnêteté (ce qui n’est évidemment pas toujours le cas), dans un combat pour tenter de faire évoluer la société dans un sens qu’il ou elle juge meilleur, il ou elle sacrifie parfois une vie de famille et peut faire l’objet de jugements péremptoires de la part de ses enfants, s’il y en a ; ces derniers jugeant alors que leur père ou mère a fait preuve d’un grand égoïsme en préférant ses combats politiques à la vie de famille et une présence nécessaire auprès de ses enfants. Il y a des choix qui relève d’un certain égoïsme dès lors qu’il vise à l’accomplissement de soi, de ce que l’on porte en nous d’essentiel, de ce que l’on veut essayer de faire vivre parce qu’on se sent les moyens et la volonté de le faire.
L’égoïste, c’est l’enfant qui dès qu’il se trouve majeur, part à la conquête du monde, de sa vie, d’autres relations que familiales et abandonne ses parents… Lesquels sont parfois meurtris de ne pas le voir plus souvent. Mais ils n’ont pas mis cet enfant au monde afin qu’il leur tienne compagnie toute sa vie durant ! Ou s’ils l’ont fait pour ça, alors c'est qu'ils sont eux-mêmes égoïstes.
Difficile de démêler le bon du mauvais dans l’égoïsme. Je serais donc moins péremptoire que le personnage de Céline et n’attribuerait pas à l’égoïsme le seul caractère de «mauvais». Je pense qu’il y a parfois du bon dans l’égoïsme.
De même, l’altruisme sert parfois à camoufler un mépris de soi, ou un désespoir qu’on ne maîtrise pas et qui résulterait d’une mésentente interne à soi-même, une réponse à des conflits intérieurs qu’on ne sait pas résoudre… Donner aux autres, se consacrer aux autres, pour s’oublier soi-même plutôt que de s’interroger, s’analyser.
L’altruisme pour tromper l’ennui, parfois, et l’altruisme pour se faire valoir ou pour répondre à une culpabilité ; les fameuses «bonnes œuvres» de charité des gens fortunés, par exemple.
Autre exemple : donner la vie, est-ce faire preuve d’un certain altruisme ? La question vaut peut-être d’être posée puisque finalement, assez souvent, les mères sont vues comme des «madones» se donnant pour tâche éminemment «noble» d’élever leurs enfants et ce, parfois, au mépris de leur propre vie, de leurs intérêts, de leurs loisirs… Mais combien d’entre elles songent davantage à leurs enfants qu’à elles-mêmes ? Difficile à dire, à mesurer, à quantifier, et pourtant ce phénomène existe bel et bien.
Faire des enfants et rompre avec la solitude. Faire des enfants et bénéficier de la considération de la société, avec un rôle à la clé, un rôle reconnu et respecté. Faire des enfants et répondre à l’attente de ses propres parents. Faire des enfants et prolonger la jeunesse perdue via ces nouveaux venus qui vous font revivre ce que vous ne connaissez plus ; l’insouciance, la naïveté, la gaieté, la possibilité d’un autre avenir… Faire des enfants pour s’attacher un conjoint, ou le garder. Faire des enfants pour ne pas travailler aussi, cela arrive parfois. Faire des enfants, enfin, sans s’intéresser de près à la politique, à la société dans laquelle on procrée, n’est-ce pas profondément égoïste ?... Ne penser qu’à soi.
(Et ce que je dis des mères vaut parfois des pères, bien entendu. Mais ils ne jouissent pas de la même "considération" il faut bien en convenir.)
Conclusion, en ce qui me concerne : je pense, comme Auguste Comte ou le personnage de Louis-Ferdinand Céline, que les deux plus formidables ressorts de l’être humain sont effectivement l’égoïsme et l’altruisme. Cependant, je ne pense pas que l’on puisse le résumer sous la forme d’une dualité, d’une opposition intrinsèque parce que ces «ressorts» revêtent des caractères différents suivants les situations, les personnalités, les environnements dans lesquels ils s’expriment, enfin qu’ils forment une multiplicité d’attitudes et d’expressions différentes tout en ayant pour point de départ la même cause : l’intérêt à soi et/ou l’intérêt aux autres.
La dualité supposerait un conflit d’intérêts qu’il nous faudrait résoudre, coûte que coûte, pour finir par privilégier une attitude plutôt qu’une autre. Or, ce que l’intelligence peut nous apprendre, c’est qu’il n’est pas nécessaire de choisir toujours entre le bon et le mauvais mais de se contenter de suivre une ligne de conduite dans l’existence qui prenne en compte autant nos insuffisances que nos qualités, nos faiblesses et nos forces, et d’agir en fonction d’elles, en conséquence, dans le respect de soi-même et des autres. Bien entendu, ce réflexe ne peut exister qu’à la condition d’avoir procédé à une introspection absolument nécessaire à tout être humain qui juge, estime, donne son avis, vote, aime, déteste, méprise…
Enfin, si l’effort relatif à cette introspection ne peut être continu, en fonction des forces de chacun, des moments de l’existence et des événements qui la jalonne, cet effort doit tout de même être poursuivi au risque de finir par se mentir à soi-même et par là même, à mentir aux autres. Alors là, oui ; l’égoïsme peut n’être que du «pur égoïsme», soit un sentiment mauvais et l’altruisme, un travestissement masquant une autre forme d’égoïsme, toute aussi mauvaise. Ou la même, d’ailleurs.