Petit délire matinal (2)
LA CONSULTATION (suite)
- Oui ?
- J’ai décidé de revenir parce qu’à la dernière séance vous m’avez interrompu. Je n’avais pas fini.
- Une analyse ce n’est pas comme un livre divisé en chapitres, il n’est pas question d’en ouvrir un nouveau à chaque séance. C’est mon rôle de vous interrompre.
- Vous ne le faites peut-être pas au bon moment.
- Soyez plus précis.
- C’est clair. L’autre jour, vous m’avez interrompu alors que je n’avais pas fini, voilà.
- Fini quoi ?
- Ce que j’avais à dire. J’étais lancé sur quelque chose, je ne sais plus exactement quoi mais je le saurais certainement si vous ne m’aviez pas interrompu. En plus, il y avait aussi l’histoire du contrat que nous n’avons toujours pas résolu.
- C’est tout résolu puisque je vous ai expliqué que je fonctionnais comme ça.
- Donc, je n’ai pas le choix ?
- Je vous ai déjà répondu sur cette question.
- Très bien. Je devais voir mon avocat mais je n’ai pas pu le joindre cette semaine. Cela dit et à la réflexion, je n’aurais pas besoin d’un avis juridique. J’ai feuilleté quelques manuels de psychanalyse et je n’ai rien vu qui s’apparente de près ou de loin à un contrat écrit entre un analyste et un analysant.
- Des manuels ? Quels manuels ?
- Des écrits, des essais, si vous préférez. C’est fou ce qu’on écrit à ce sujet, d’ailleurs. J’ai l’impression que certains préfèrent écrire sur l’analyse plutôt que d’en faire une. Remarquez, dans un cas on peut gagner de l’argent et dans l’autre on en perd.
- C’est votre sentiment ?
- Avec ou sans contrat, ça coûte.
- Vous avez le choix.
- Vous aussi. Vous pourriez baisser vos tarifs. Après tout, vous n’êtes pas médecin et d’ailleurs, je ne suis pas malade.
- Personne ne prétend que vous l’êtes.
- Et pour les tarifs ?
- Ne vous éparpillez pas.
- Facile… Qu’est-ce qui se passe si je ne signe pas d’engagement écrit concernant mon analyse ?
- Vous pourrez venir en consultation libre.
- Je croyais que vous ne pratiquiez pas ce genre de consultation ?..
- Je vous ai dis la dernière fois qu’il n’existait pas de forfait-liberté pouvant vous assurer des tarifs préférentiels ou les mêmes avantages que ceux qui ont un contrat, mais vous pouvez venir en consultation libre.
- Je ne vois pas la différence…
- Dans un cas, nos relations sont encadrées par un contrat qui nous oblige l’un et l’autre, tandis que dans la consultation libre, certes vous pouvez vous dégager de l’analyse sans préavis, mais moi aussi.
- Comment ça ?
- Je peux interrompre l’analyse à tout moment.
- C’est ridicule, pourquoi le feriez-vous ? Vous ne pouvez pas vous engager dans le rôle de l’analyste, laissez un patient s’engager dans l’analyse et l’abandonner en cours de route !
- Si. Si aucun engagement écrit n’est signé, je ne vois pas pourquoi je me sentirais obligé d’aller jusqu’au bout alors que je peux très bien avoir un nouveau patient qui, lui, accepterait de s’engager par écrit. Mes créneaux horaires ne sont pas extensibles.
- Excusez-moi mais question déontologie, je ne suis pas sûr que vous soyez dans les clous !
- A mon tour de vous rétorquer que c’est un peu facile. Si votre principale problème consiste à refuser de vous engager dans l’existence, vous êtes justement ici pour en parler. Profitez de ce que vous découvrez de votre positionnement par rapport à moi pour vous interroger.
- Je trouve que vous avez tendance à un peu trop guider vos patients.
- C’est vous qui vous adressez un peu trop directement à moi.
- Je pense qu’entre nous, aucun transfert ne sera possible.
- Ce n’est pas à vous d’en juger.
- A part un transfert de ressources…
- Vous voyez bien, c’est déjà un début.
- … Il me reste combien de temps ?
- Continuez.
- J’aurais besoin de le savoir avant de continuer.
- …
- Bon. Comme je vous l’ai dis, je ne sais plus où j’en étais la dernière fois parce que vous m’avez interrompu.
- Oui ?
- Je vais donc ouvrir un nouveau chapitre.
- …
- Si c’est un problème…
- …
- Je prétends que vous ne pouvez pas interrompre une analyse comme bon vous semble et pour des raisons mercantiles, qui plus est !
- …
- Je prétends que vous ne pouvez pas apprécier un patient qui ne se soumet pas à votre volonté. Et si vous n’appréciez pas le patient… bonjour les dégâts !
- Vous parlez toujours de patient. Vous vous sentez malade ?
- Si j’allais bien, je ne serais pas là. Et si j’ai parlé de transfert tout à l’heure, c’est que je me suis un peu renseigné. Je sais ce qu’est une analyse.
- Mais vous n’acceptez pas l’idée d’un contrat.
- Je n’accepterais pas non plus de signer un contrat nouvelle embauche, le fameux CNE, et pourtant je ne suis pas asocial.
- Qu’entendez-vous par asocial ?
- Quant on vous force à faire quelque chose que vous ne voulez pas faire au nom d’un quelconque… contrat social, justement.
- Pourquoi justement ?
- Parce que. Justement.
- …
- Vous allez me dire qu’on vit les uns avec les autres, et blablabla, et blablabla…
- Je n’ai rien dis.
- Le contrat social, c’est de la foutaise. Et tous les contrats avec ! C’est parce qu’on se méfie les uns des autres qu’on signe des contrats.
- Il vous reste cinq minutes.
- Pardon ?
- Je dis qu’il vous reste cinq minutes. Un peu moins, maintenant.
- Je rêve ! Tout à l’heure, vous refusiez de me dire le temps qu’il me restait !
- Je mène l’analyse comme je l’entends. C’est moi l’analyste, pas vous.
- Tout de même ! C’est comme une interruption, une de plus ! Comment voulez-vous que je m’y retrouves ?… Vous venez de me mettre une pression pas possible et vous voudriez que je reste zen ?
- Je ne vous demande rien, je vous informe, simplement.
- Hum… De toute façon, je n’ai plus rien à dire.
- …
- Il me reste combien de temps, là ?
- Vous voyez bien… Vous demandez que l’on vous dise le temps qu’il vous reste et lorsqu’on vous le dis, vous ne le supportez pas.
- Vous parlez sur mon temps, là. Ce n’est pas juste. Le minimum consisterait à effectuer un décompte du temps de parole de chacun. Vous avez beaucoup parlé, je vous signale.
- Vous voudriez peut-être que je fixe un tarif à la minute aussi ?
- Pourquoi pas ? Au point où nous en sommes…
- Nous continuerons la prochaine fois.
- Ca fait pas cinq minutes !
(Peut-être une suite à un prochain épisode)