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LE BLOG DE SELFMADE

14/02/2007

14/02/07 - 08:19

"Art" de Yasmina Réza... En amitié comme en amour.


C’est une pièce de Yasmina Réza, une pièce exceptionnelle de 1994, et jouée un peu partout dans le monde depuis. J’ai pu la voir diffusée sur France télévision qui en aurait acquis les droits avec dans les rôles : Pierre Vaneck, Fabrice Luchini et Pierre Arditi. Un trio de choc.
J’ai acheté la pièce manuscrite parce que je n’ai jamais cessé de repenser au texte, aux dialogues, avec en tête l’interprétation, évidemment. Je ne sais pas ce que ça peut donner si l’on a pas eu la chance de voir la pièce, dont The Times (Angleterre) a dit qu'elle touchait à l'universel. Gros succès à Broadway également.
C’est l’histoire de trois amis dont l’un d’eux, Serge qui est médecin, a « claqué » 30 000€ (ses économies, il n’est pas millionnaire) pour l’achat d’un tableau blanc (pour certains, et pour d’autres pas vraiment blanc..) d’un artiste contemporain.
L’achat de ce tableau va devenir le prétexte à des sortes de règlements de comptes entre ces trois amis et laisser surgir les frustrations, les jugements intimes, les blessures que chacun d’eux connaît ou a connu au fil du temps concernant cette amitié qui remonte très loin, semble-t-il.
Cette pièce est d’une grande finesse, de bout en bout, et qu’une femme ait pu mettre en scène, en vie, le cœur et les enjeux d’amitiés masculines m’a sidéré. Un extrait (sans l’interprétation, hélas, et qui n’est jamais que l’extrait d’un tout…) :
(Serge est celui qui a acheté le tableau (Luchini l’a joué) et Marc (Pierre Vaneck l’a joué) est celui qui s’est « révolté » contre cet achat :

Serge : Bon, écoute, on ne va pas s’appesantir sur cette œuvre, la vie est brève… Au fait as-tu lu ça ? (Il se saisit de « La Vie heureuse » de Sénèque et le jette sur la table basse juste devant Marc.) Lis-le, chef-d’œuvre.
(Marc prend le livre, l’ouvre et le feuillette.)
Serge : Modernissime. Tu lis ça, tu n’as plus besoin de lire autre chose. Entre le cabinet, l’hôpital, Françoise qui a décrété que je devais voir les enfants tous les week-ends - nouveauté de Françoise, les enfants ont besoin de leur père - je n’ai plus le temps de lire. Je suis obligé d’aller à l’essentiel.
Marc : … Comme en peinture finalement… Où tu as avantageusement éliminé forme et couleur. Ces deux scories.
Serge : Oui… Encore que je puisse aussi apprécier une peinture figurative. Par exemple ton hypo-flamand. Très agréable.
Marc : Qu’est-ce qu’il a de flamand ? C’est une vue de Carcassonne.
Serge : Oui, mais enfin… il a un petit goût flamand… la fenêtre, la vue, le… peu importe, il est très joli.
Marc : Il ne vaut rien, tu sais.
Serge : Ca, on s’en fout !… D’ailleurs, Dieu seul sait combien vaudra un jour l’Antrios !…
Marc :… Tu sais, j’ai réfléchi. J’ai réfléchi et j’ai changé de point de vue. L’autre jour en conduisant dans Paris, je pensais à toi et je me suis dit : Est-ce qu’il n’y a pas, au fond, une véritable poésie dans l’acte de Serge ?… Est-ce que s’être livré à cet achat incohérent n’est pas un acte hautement poétique ?
Serge : Comme tu es doux aujourd’hui ! Je ne te reconnais pas. Tu as pris un petit ton suave, subalterne, qui ne te va pas du tout d’ailleurs.
Marc : Non, non, je t’assure, je fais amende honorable.
Serge : Amende honorable pourquoi ?
Marc : Je suis trop épidermique, je suis trop nerveux, je vois les choses au premier degré…Je manque de sagesse, si tu veux.
Serge : Lis Sénèque.
Marc : Tiens. Tu vois, par exemple là, tu me dis « lis Sénèque » et ça pourrait m’exaspérer. Je serais capable d’être exaspéré par le fait que toi, dans cette conversation, tu me dises « lis Sénèque ». C’est absurde !
Serge : Non. Non, ce n’est pas absurde.
Marc : Ah bon ?!
Serge : Non, parce que tu crois déceler…
Marc : Je n’ai pas dit que j’étais exaspéré…
Serge : Tu as dis que tu pourrais…
Marc : Oui, oui, que je pourrais…
Serge : Que tu pourrais être exaspéré, et je le comprends. Parce que dans le « lis Sénèque », tu crois déceler une suffisance de ma part. Tu me dis que tu manques de sagesse et moi je te réponds « lis Sénèque », c’est odieux !
Marc : N’est-ce pas !
Serge : Ceci dit, c’est vrai que tu manques de sagesse, car je n’ai pas dit « lis Sénèque » mais « lis Sénèque » !
Marc : C’est juste. C’est juste.
Serge : En fait, tu manques d’humour, tout bêtement.
Marc : Sûrement.
Serge : Tu manque d’humour, Marc. Tu manques d’humour pour de vrai mon vieux. On est tombé d’accord là-dessus avec Yvan l’autre jour, tu manques d’humour. Qu’est-ce qu’il fout celui-là ? Incapable d’être à l’heure, c’est infernal ! On a raté la séance !
Marc : … Yvan trouve que je manque d’humour ?…
Serge : Yvan dit comme moi, que ces derniers temps tu manques un peu d’humour.
Marc : La dernière fois que vous vous êtes vus, Yvan t’a dit qu’il aimait beaucoup ton tableau et que je manquais d’humour…

Voilà pour l’extrait. Le pauvre Yvan va voir ses deux amis se réconcilier provisoirement sur son dos…
Plus loin, Marc essaye d’expliquer ce qu’il ressent et reproche à Serge dans un monologue :

Marc : Serait-ce l’Antrios, l’achat de l’Antrios ?… Non, le mal vient de plus loin… Il vient très précisément de ce jour où tu as prononcé, sans humour, parlant d’un objet d’art, le mot « déconstruction ». Ce n’est pas tant le terme de déconstruction qui m’a bouleversé que la gravité avec laquelle tu l’as proféré. Tu as dit sérieusement, sans distance, sans un soupçon d’ironie, le mot « déconstruction », toi, mon ami. Ne sachant comment affronter cette situation j’ai lancé que je devenais misanthrope et tu m’as rétorqué, mais qui es-tu ? D’où parles-tu ?… D’où es-tu en mesure de t’exclure des autres ? m’a rétorqué Serge de la manière la plus infernale. Et la plus inattendue de sa part… Qui es-tu mon petit Marc pour t’estimer supérieur ?…Ce jour-là, j’aurais dû lui envoyer mon poing dans la gueule. Et lorsqu’il aurait été gisant au sol, moitié mort, lui dire, et toi, qui es-tu comme ami, quelle sorte d’ami es-tu Serge, qui n’estime pas son ami supérieur ? »


Pierre Vaneck (qui a joué Marc)

C’est fort, c’est brutal, c’est masculin, et peut-être qu’une femme est en capacité de l’écrire parce que l’amitié masculine et l’amitié féminine ne changent que sur la forme alors que sur le fond, il existe toujours un certain nombre d’enjeux derrière chaque lien amical qui se noue et comme en amour, les connaître dès le début vaudrait peut-être mieux.

commentaires

14/02/07 - 23:11

Un très grand texte et une magnifique interprétation. Arditi est géantissime dans son rôle.

15/02/07 - 07:13

Oui, il jouait le rôle d'Yvan. Il me semble que Trintignant a repris celui de Vaneck ensuite. Bref, que du beau monde. Manque la pièce en DVD...

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